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   Lors de la déclaration de guerre en 1914, Teilhard est en 3ème année de théologie à Canterbury, il a 33 ans. Mobilisé, ayant exprimé le vœu d'être envoyé sur le front, il part le 20 janvier 1915 comme brancardier de 2ème classe dans un régiment de tirailleurs marocains qui se distinguera tout au long de la guerre dans les plus sanglantes batailles, à Verdun comme au chemin des Dames.

   Pendant les quatre années de guerre, Teilhard entretient une correspondance suivie avec sa cousine Marguerite plus agée que lui de quelques mois, qui avait partagé ses jeux d'enfance.  Il se sent une grande affinité d'esprit et de coeur avec elle et lui confie au jour le jour ses pensées intimes . Marguerite gardera les lettres de son cousin et s'apprêtait à les publier  peu avant sa mort accidentelle en 1959.

   La lecture de cet ouvrage est saisissante, tant par la personnalité hors du commun de cet homme qui se dévoile peu à peu au cours des évènements dramatiques qu'il vit, que par la modernité de  son expression et l'actualité de sa perception du monde. Ainsi, il écrit le 23 août 1916 après 10 jours sur les champs de bataille de Verdun, se demandant quel monument la nation pourrait élever plus tard en souvenir de ce qu'il venait de vivre :
    " Un seul serait de mise : un grand Christ. Seule la figure du Crucifié peut  recueillir, exprimer et consoler ce qu'il y a d'horreur, de beauté, d'espérance et de profond mystère dans un pareil déchaînement de lutte et de douleurs. Je me sentais tout saisi, en regardant ces lieux d'âpre labeur, de penser que j'avais l'honneur de me trouver à l'un des deux ou trois points où se concentre et reflue, à l'heure qu'il est, toute la vie de l'Univers, points douloureux, mais où s'élabore (je le crois de plus en plus) un grand avenir."

   Comment imaginer que ces lignes furent écrites il y a 90 ans ? Au fil des lettres, nous assistons peu à peu à la naissance d'une pensée qui se précise, s'affirme, s'épanouit dans le dialogue que Teilhard noua à distance avec sa cousine en cette période où la proximité de la mort le conduisait à l'essentiel.

Isabelle

(Paris, Grasset, 1961)